"Au contact avec le désert" - Récit et témoignage d’un raid 4x4 dans le désert marocain
- 17 avr.
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Dernière mise à jour : 18 avr.
Du 28 mars au 1er avril, un raid 4x4 a conduit ses participants à travers le Sud marocain, des contreforts de l’Atlas jusqu’aux pistes du désert. À l’issue du voyage, l’un d’eux, F.B, a consigné son expérience sous la forme d’un récit que nous avons choisi de retranscrire ici, fidèle à la richesse de son regard et à l’intensité du parcours.

" Au contact avec le désert Leçons de conduite et d’humilité dans le Sud marocain
Par F. B.
À la sortie de Foum-Zguid, nous quittons le goudron, nous entrons dans le désert. Il est composé, notre guide Jérôme nous le dit dans le talkie-walkie, à 80% de sols parsemés de roches dures et pour le reste de champs de dunes fixes dont seul le sable superficiel est remodelé sans cesse par le vent, les ergs.
Nous formons un convoi de 5 véhicules tous terrains partis la veille de Marrakech, 350km plus au nord, et obliquons maintenant vers le sud-ouest, le lac Iriqui et l’oued Drâa. 80 kms de piste non revêtue, à la viabilité incertaine par temps de pluie selon la légende de la carte Michelin, nous attendent pour gagner Mhamid.
« Frayez-vous une piste », dit encore la brochure d’AllMoov, l’auto-entreprise de notre guide, Jérôme Rivière. C’est ce que nous allons faire dans ce secteur sans autres indications que quelques traces de pneus ou des kerns. Il fait grand beau en cette fin du mois de mars.
Il s’agit du format de 4 jours, 3 nuits. Jérôme, 19 Paris-Dakar à son actif en tant que pilote d’écurie, se met à la page écologique en proposant aussi des virées non motorisées, comme en trottinettes électriques à deux roues, les promenades à dromadaire restant toujours possibles aux étapes.
À la sortie de la capitale du Sud marocain, la veille, nous avons franchi le col Tzi-n-Tichka à 2 260 m d’altitude et suivi la route nationale de Ouarzazate à travers des montagnes aux textures feuilletées, nous avons surplombé de profondes vallées d’argile ou de grès au fond desquelles se nichaient des palmeraies dans l’oued encore humide. Nous avons ensuite obliqué vers le sud et vers Tazenakht pour, après une pause-déjeuner à Tassietift, gagner Foum-Zguid, commune à l’approche de laquelle se dessinaient encore sur les hautes collines bordant la route d’harmonieuses ondulations de strates de roches sédimentaires.


En fin d’après-midi, nous attendaient à l’hôtel Bab Rimal, un thé d’accueil, bien sûr, et un long couloir de nage sur fond de crêtes caillouteuses, alors que, un peu plus loin au sud, se dessinait, par deux élévations se rapprochant l’une de l’autre, la porte d’entrée dans le désert. Au matin, venu du village, un jeune vendeur de chèches nous a fait profiter de sa connaissance du nouage du tissu – bleu berbère de préférence. Le coiffe s’avèrera utile pour couvrir la tête mais aussi les lèvres, et ainsi prévenir des gerçures causées par le vent sec, le chergui.
Nous passons maintenant devant un poste militaire – une enceinte carrée de quelques dizaines de mètres de côté, un drapeau marocain mais pas d’âme qui vive, un vestige de la zone tampon créée dans les années d’incursion du Front Polisario. Sa présence semble vouloir dire que nous sommes maintenant livrés à nous-mêmes.

L’intranquillité pourrait alors gagner notre groupe qui se compose pour moitié d’amis de longue date venus de France, pour moitié de membres d’une même famille espagnole et marocaine. Le guide a toutefois toute notre confiance qu’on a appelé à l’hôtel « monsieur Jérôme ».
La boue redoutée par celui-ci après la pluie tombée les semaines précédentes est bientôt au rendez-vous, une fois passé un guéaménagé. Alors que nous nous étions d’abord rapprochés des collines au nord du djebel Bani, et des sols supposés secs à son pied, le choix de se diriger vers le sud où parcourent de longues lignes droites les véhicules d’un autre raid, s’est révélé hasardeux. Plusieurs 4x4 s’embourbent. Il faut alors accrocher à l’une des voitures restées à sec une longe pour les tirer tour à tour en marche arrière et les faire sortir de la fange, une bande de couleur marron qu’on avait bien vu venir mais dont on avait sous-estimé le manque de consistance.

Une quarantaine de km ont presque été parcourus quand nous apercevons à 100 mètres sur la droite un conducteur sorti de son engin embourbé. Il a un gobelet à la main. « Nous ne pouvons rien pour lui », nous dit Jérôme. D’ailleurs le naufragé n’appelle pas à l’aide. Il continue de s’hydrater, attendant sans doute le secours de compagnons, les Espagnols qui ont fait halte la veille dans le même hôtel que nous.

Des bosquets d’arbustes parsèment la route, des tamaris, des acacias dont les très longues racines vont chercher l’eau souterraine. Les boues sont argileuses qui s’agglomèrent en un dépôt que le temps transformera en schistes à grains très fins.
La pause du déjeuner, à mi-parcours de l’étape du jour, se fait au pied de la plus haute dune du Maroc. Les plus courageux iront à pied en mesurer la hauteur, 93 m, soit une taille inférieure à celle de la dune du Pyla, mais une plus haute altitude au-dessus du niveau de la mer, 300 m.

Dans les toilettes en dur du bivouac, plusieurs étages d’appareils de sonorisation sont branchés sur le secteur pour être rechargés. On songe alors au film Sirāt (2025) et à la possibilité que la tribu pro- priétaire des lieux les privatise pour des soirées ou même des teufeurs en quête, comme dans le film, de confrontation avec le vide du désert.
La piste est reprise après le couscous. De nouveaux ennuis attendent le convoi sur le tracé incertain que seul repère le guide à la couleur du sol ou à l’inclinaison du terrain. Sinon de nouveaux embourbements lors de la traversée du lac Iriqui, des crevaisons et, cerise sur le gâteau, une panne du seul véhicule électrique du convoi. Adil, le mécanicien, ouvrira le capot, auscultera divers pièces ou circuits mais c’est un équipage de quatre Berbères passant par-là en 4x4 qui va nous sauver la mise. Le plus âgé d’entre va embrasser son vieil ami Jérôme, aller à son tour sous le capot, puis sous le moteur, taper sur le démarreur et... la voiture redémarrera.
Nos sauveurs vont faire plus encore : nous guider dans l’obscurité tombante, le soleil se couchant tel un gros globe orange au centre de nos pare-brise arrière. Les conducteurs de nos véhicules auront alors simplement à surveiller l’allure du véhicule de devant dont les cahotements préviendront des pièges de la piste.

Au bivouac, la prise du repas en commun est l’occasion de faire la connaissance de Nagi chez qui nous sommes et dont la famille possède les établissements de nos trois dernières haltes. Jérôme l’a rencontré il y a près de trente ans alors que celui-ci avait seulement 15 ans. A Mhamid, Nagil’avait abordé en lui disant qu’il avait un bivouac dans le désert. Jérôme l’avait suivi et trouvé deux tentes pour dormir. Il est son père de cœur. Nagi acquiesce, son sourire dévoilant l’étonnante dentition blanche de son visage poupin. Nous apprendrons le lendemain qu’il a aussi une trentaine de dromadaires, le couple d’Anglais présent au repas la veille au soir, s’en allant dans le désert sur deux d’entre eux sous la conduite d’un employé.
Après une brève écoute de musique gwana au coin du feu, que proposent des jeunes du bivouac, l’un deux, une chance, jouant même de l’instrument monocorde, l’imzad, la nuit est l’occasion d’expérimenter le silence absolu.
Les zones dans le monde sont désormais rares qui permettent cela: pas de bruit de circulation, pas d’avions, pas même de cris d’animaux, les sortes de scarabées vus auparavant sur le sable ne prétendant pas faire de bruit.

Co-voiturage, partage du volant, repas pris en commun sont bien sûr propices aux échanges. Au petit-déjeuner, Zakaria, qui fait partie d’une branche de la famille royale, descend du même sultan du XVIIème siècle, donne à la demande de ses compagnons de raid une courte conférence sur l’histoire des relations entre le Maroc et l’Algérie – la frontière se trouve à une quinzaine de kilomètres.
Le troisième jour est cependant dédié à la conduite, sinon dans les dunes, du moins dans les dunettes, le programme du raid ne permettant pas de s’enfoncer dans l’erg Chegaga et ses hauts monticules de sable.
Le bivouac quitté, nous éteignons les moteurs et sortons des véhicules pour suivre debout au bord de la pise un cours de Jérôme. Conduire droit, accélérer jusqu’au bout de la montée en seconde après avoir sélectionné sous le volant la position des rapports courts, décélérer, arrivé au sommet pour rester collé à la pente, l’avaler comme à skis (en raison de la perte de traction au sommet, une vitesse constante évite le décrochage). Constance et concentration sont les maîtres-mots. Reculer si arrêt dans la pente et en retenter la montée.
Chacun à tour de rôle expérimentera l’enlisement au sommet.
Toutes et tous mettent alors la main au sable pour pousser à la demande du guide après une première pelletée.
Le sable soude mais peut aussi désunir les couples. L’un des conducteurs quittera son véhicule, un autre demandera à tous ses passages de descendre. Les femmes au volant témoignent d’une grande énergie – dont Zineb, la jeune Espagnole tout juste titulaire du permis dans son pays. Autant les y laisser. Jérôme nous confirmera assister fréquemment à des disputes de conjoints, l’un ou l’une donnant moult consignes à l’autre, à droite, à gauche, allez, accélère…

À la sortie de l’erg, nous retrouvons le goudron, traversons la ville de Mhamid et faisons halte dans un hôtel-restaurant aménagé dans la palmeraie enchanteresse de Zagora et son jardin de vieux dattiers et de grenadiers.
Nous allons retrouver l’après-midi les montagnes du djebel Jani et longer l’amont de la vallée du Drâa et ses champs de palmiers pendant près d’une centaine kilomètres, parcourir à nouveau des gorges de schistes pour, à l’entrée dans l’agglomération de Ouarzazate, tourner vers l’ouest et la petite vallée au fond de laquelle se trouve notre halte pour la nuit, l’écolodge Ouednoujoum.


Nous y sommes accueillis en musique par un quintet de percussionnistes jouant du bandir, et pour certains d’entre nous avec encore leur sac sur le dos, nous retrouvons au centre du cercle où la musique gnawa place les personnes à soigner ou les animaux à sacrifier. Les couples aussi y sont entourés pour leur insuffler quelque encouragement. Les plus agiles, comme Olivier, sont invités à imiter les mouvements du chat sauvage, comme dans la tradition africaine qui sont l’illustration de la souffrance vécue dans l’esclavage – c’est Hamid Qabbal qui l’indique dans son ouvrage The spirit of a city (éditions Sefrioui, 2008). On ne mettra pas des entraves aux pieds de notre ami pour qu’il s’en libère. Il saura exprimer sans appareils la frénésie de la délivrance. Le soir, pour animer le repas, deux femmes se joindront aux musiciens et circuleront parmi les tables, lançant des hululements en agitant la langue, bouche ouverte, créant à nouveau des cercles.
Jérôme a retrouvé à l’écolodge un nouveau groupe de clients et c’est sans lui ni Adil, le mécanicien, que nous remonterons vers Marrakech le lendemain, sous la conduite de Chloé, la consultante en communication de AllMoov, et d’un conducteur embauché pour la circonstance.
À Aït Ben Hadou, nous monterons à pied au sommet du village jusqu’au ksar, la bâtisse qui faisait fonction de grenier où entreposer à l’abri les vivres, parcourrons les ruelles où abondent marchands de peintures et aussi rappels des films tournés là – comme Lawrence d’Arabie (1954) ou Ali Baba et les quarante voleurs (1954) ; à Telouet, nous visiterons sous la conduite d’un guide local, la kasbah, ancien palis du Glaoui, le sultan de Marrakech, qui a miraculeusement résisté au tremblement de terre de septembre 2023 et offre encore l’étonnante visite de la grande chambre au plafond de stuc sculpté et aux murs couverts de zellige.
L’entrée en fin d’après-midi, dans l’agglomération de Marrakech, tiendra du surréalisme après le cheminement dans le désert, autres véhicules et motos surgissant de droite et de gauche sans clignotant et au mépris des priorités. La conduite dans la capitale du sud du Maroc est une expé- rience en soi. Il faut toutefois reconnaître aux Marocains une étonnante, sinon courtoisie, capacité à éviter son prochain, comme dans les souks où vélos ou scooters s’attachent à zigzaguer sans jamais heurter le passant.
Nous passerons devant la Mamounia, haut- lieu du tissage de lien entre dignitaires français et marocains, et laisserons bientôt sur un parking les véhicules retrouver bientôt leur fonction d’auxiliaires d’entrée, sinon au paradis, dans le rien du désert.
. ALLMOOV a pour produit-phare le circuit menant du Haut Atlas aux grandes étendues sahariennes un itinéraire 4x4. Il est censé concentrer l’essence même du Maroc du Sud. Pensé comme une aventure encadrée, il permet aux participants de « découvrir le désert en comprenant le terrain, en apprenant à le parcourir et en profitant de lieux soigneusement sélectionnés, sans avoir à gérer la complexité du voyage ».
L’agence propose aussi raids en e-tt ou e-vtt.
Contact : info@allmoovmarrkech.com
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F. B. est l’auteur du récit Un thé avec Sarah, une œuvre construite comme une projection narrative, imaginée en amont du circuit 4x4.




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